J’avais quinze ans quand j’ai sauvé Black d’une mort certaine. C’était en 1967. Black n’est autre que le chien de mon père. Je ne sais pas pourquoi mon père l’avait appelé ainsi. Peut-être parce que l’animal était noir. Quoiqu’il n’était pas tout-à-fait noir. Mais ce chien devait avoir un nom comme tous les autres chiens, et pour lui c’était Black.
L’animal était un chien de garde, de race locale, court sur pattes, vigoureux et sympathique avec tous les membres de la famille. Ce chien se distinguait par une particularité : il avait un goût culinaire étrange. En effet, mon père a découvert, par hasard, que son chien, un jour, avait mangé une carotte crue. Ainsi, presque quotidiennement, mon père tenait à lui acheter une botte de carottes. Il la lui découpait en petits morceaux mélangés à du pain trempé dans l’eau. Le chien se régalait en mangeant de la sorte et on remarquait, avec amusement, qu’il faisait un certain effort pour croquer les morceaux de carottes et pour les mâcher.
Mais un jour, un évènement imprévu survint dans notre entourage. Notre voisin, Larbi ould Fakir, qui possédait une génisse pleine découvrit, un matin, qu’elle était tombée malade. Un signe inquiétant attira son attention : sa génisse bavait. Un mucus tombait de sa bouche. Larbi alerta le service vétérinaire d’El Jadida qui se déplaça sur les lieux et diagnostiqua la rage chez la bête. L’agent vétérinaire informa le malheureux propriétaire que selon la loi, sa génisse devrait être euthanasiée. En outre, ce fonctionnaire décréta que tous les propriétaires de chiens dans le douar, de la roue de l’Aérodrome, devaient présenter leurs bêtes devant l’agent du service vétérinaire pour liquidation.
Le lendemain, le moqadem, dépêché par l’autorité locale, informa les habitants se trouvant dans un rayon de 500 m du lieu infesté, qu’ils devaient amener leurs chiens à la piqûre obligatoire. L’agent vétérinaire, venu dans une petite Renault, se mit sous l’ombre d’un eucalyptus et déposa son matériel : une petite bassine, de l’alcool, des piqûres et le produit mortel. Chacun des gens du douar amenait son chien tenu en laisse, le présentait à l’agent qui lui injectait le liquide. Sur place, le chien sentait des convulsions musculaires et tombait foudroyé par la mort. Malgré cette atmosphère de tragédie, une occasion de rire se présenta pour nous les jeunes quand Allal Haouzi amena son petit chien jaune et chétif au bourreau. Ce chien était tellement mince et affamé que, dès qu’il fut devant l’agent, il tomba raide mort avant même d’avoir été piqué. La bande ricanait de bon cœur.
Ayant assisté aux premiers massacres, j’ai suggéré à mon père d’emmener Black loin de la maison pour le sauver d’une mort programmée. Je le ramènerai le soir quand tout serait calmé. Mon père acquiesça car il savait bien que son chien, toujours tenu en laisse dans la maison, était indemne de toute maladie et qu’il était impossible qu’il puisse être contaminé de l’extérieur.
J’ai donc emmené Black discrètement à Dayat Founane, une mare qui se trouvait sur un promontoire, tout près de la carrière Martinez. De là-haut, je suivais le spectacle du massacre des chiens un par un. Vers 18h, je vis la voiture du service vétérinaire prendre le trajet du retour. La mission était terminée.
Au coucher du soleil, je suis retourné chez moi avec Black, bien vivant, en essayant d’éviter nos voisins et en espérant que Black n’aboierait pas afin de ne pas attirer l’attention sur nous… Black vivra longtemps après cet épisode difficile et disparut de mort naturelle, j’allais dire « de sa belle mort »…
Mustapha JMAHRI
jmahrim@yahoo.fr