UN OUBLIE DE L’HISTOIRE DE DOUKKALA LE MOUJAHID RAHO BENCHAHMOT

Partie-de-la-carte-du-Royaume-de-Marrakech-au-16eme-Siecle

Par DERIF Jilali

Notre personnage est désigné par Marmol de Carvajal dans sa chronique intitulée Descriptciòn General Africa, (volume III chapitre 53 page 89), sous le nom de RAHO BENCHAHMOT.

Originaire de la tribu arabe des Oulad Amrane, BENCHAHMOT était un des grands moujahidines du XVIème siècle qui n’a pas voulu, lui et sa tribu, êtres vassaux des portugais qui étalaient leur pouvoir sur la région des Doukkala.

Partie-de-la-carte-du-Royaume-de-Marrakech-au-16eme-Siecle
Partie-de-la-carte-du-Royaume-de-Marrakech-au-16eme-Siecle

Le 21 Mai 1516 (18 Rabîi attani 922), c’était un mercredi, RAHO BENCHAHMOT qui se trouvait avec ses cavaliers à l’extérieur de la région des Doukkala, apprenait que l’armée portugaise venait d’attaquer, au levé du jour les douars des Oulad Amrane, et qu’elle avait ravagé les demeures, pillait et volait tous les biens et mettait sous chaînes toute la population; femmes, enfants et vieillards qu’elle emmenait prisonniers vers l’enclave de Safi.

Malgré le nombre de ses cavaliers qui ne dépassait pas une centaine, BENCHAHMOT décida d’aller à la poursuite de l’armée portugaise. Cette armée où se trouvait à sa tête le gouverneur de Safi Nugno Fernandez de Athayde (Ataïde) comptait 510 soldats dont 450 cavaliers et 60 arquebusiers ou arbalétriers à pied, et accompagnée de cavaliers alliés d’Abda et du Gharbia.

Cavalier-du-16eme-siecle
Cavalier-du-16eme-siecle

A mi chemin entre Ouled Amrane et Safi (dans un lieu désigné par Marmol sous le nom de Chéris), les portugais devraient s’arrêter pour déjeuner et se reposer après leur conquête, car il faisait très chaud à ce moment de la journée. Au terme de cette halte et juste au moment où les portugais avaient repris le chemin de retour vers Safi avec leurs butins et leurs prisonniers, BENCHAHMOT arriva sur le lieu avec ses compagnons, et comme un homme désespéré ne cessait d’escarmoucher autour de l’armée portugaise, jusqu’au moment où il a reconnu parmi les captives sa femme YETTO. Luis de Marmol nous a laissé dans sa chronique une narration détaillée d’une scène qui a été déterminante dans la suite de cette histoire:

( Il (BENCHAHMOT) l’appela à haute voix,

« – YETTO, il ne faut pas perdre courage, j’espère avec la grâce d’Allah te délivrer ce jour là. »

YETTO lui répond, après avoir demandé permission aux soldats portugais:

« -délivre moi de captivité, ou meure à la peine, si tu ne m’as (pas) oublié, chevalier, (toi) qui fais tant de brave, et qui (tu) m’as fait tant de protestation d’amitié. Je t’accompagnerai, soit dans la vie, soit dans la mort: mais je crains que tes paroles aillent avec le vent. »

Alors BENCHAHMOT branlant sa lance s’exprima ainsi:

 » -YETTO, je n’ai rien dit que je ne tienne, et (je) t’aimerai constamment toute ma vie. Le jour est long, mon courage est grand, la force est en mon bras, et la victoire entre les mains d’Allah mon Seigneur. »

Alors YETTO prit une poignée de terre, et la jetant en l’air lui dit:

« – voilà comme sont tes paroles, retourne en paix, YETTO n’est plus à toi. »

Ces paroles ont causé beaucoup de peine et de chagrin chez le mari qui se déchaussa de son escarpin et lui jeta comme symbole de sa promesse.)

YETTO épouse et cousine germante de RAHO BENCHAHMOT était très jeune et très belle et bien aimée de son mari. Chacun peut s’exprimer de sa façon sur l’injustice que peut sentir un homme qui voit devant ses yeux sa famille et les gens qu’il aime, conduit pour êtres réduits en esclavage et vendus au Portugal et en Espagne.

Tous les compagnons de BENCHAHMOT étaient des Amrani et c’est évident que leurs souffrances devant ces conquistadores qui ont enlevé leurs enfants, leurs femmes et leurs parents en plus de leurs biens étaient très grandes et la mort pour eux était plus aisée que de vivre dans la honte et êtres humiliés par ces chrétiens.

Après avoir encouragé ses compagnons à se préparer à l’attaque, BENCHAHMOT se jeta sur l’arrière garde de l’armée portugaise commandée par ALONSO DE FARO, gendre du gouverneur, et l’arrêta par des escarmouches pour le détacher de l’armée. Devant cette situation le gouverneur Nugno Fernandez d’Ataïde prend la place de son gendre à l’arrière garde afin d’empêcher toutes escarmouches avec l’ennemi et garder l’armée regroupée. Ceci n’a pas empêché BENCHAHMOT de serrer de très près l’arrière garde et d’entrer en lutte avec ses soldats jusqu’à ce qu’il s’approcha de si près du gouverneur et lui perça le cou d’un coup de lance et le jeta mort à terre. Après avoir ramassé le corps de leur Gouverneur Nugno Fernandez, son gendre Alfonso de Faro et son oncle Avaro de Atayde se disputaient entre eux le commandement, ce qui a donné l’occasion aux cavaliers alliés d’Abda et du Gharbia d’abandonner le lieu du combat et à RAHO BENCHAHMOT et ses cavaliers d’attaquer avec rage les soldats portugais. Marmol nous rapporte que seuls une cinquantaine de cavaliers avec quelques fantas-sins chrétiens arrivaient à se sauver, et que trente cinq soldats portugais furent prison-niers parmi eux plusieurs commandants à leur tête LOPE BARRIGA. Le gouverneur portugais mourut aussi bien que son gendre et son oncle, et son beau frère et plusieurs aristocrates.

Le même jour comme il a promis et grâce à la volonté d’Allah, RAHO BENCHAHMOT retourna victorieux à Oulad Amrane avec sa femme et tous ceux qui étaient capturés par les portugais ainsi que leurs biens. Il a fait également un grand butin. Les prison-niers portugais ont étés conduits à Marrakech et LOPE BARRIGA devrait rester 23 ans en captivité chez les Saadiens avant que le Roi du Portugal acheta sa liberté en 1527; il regagna Safi et fût tué en 1533 par un jeune arabe qui lui perça le gosier d’un coup de Javelot au même endroit où a été tué Nugno Fernandez d’Ataïde.

Grand allié des Saadiens (sa fille était l’épouse de l’Emir Abou Ahmed Abdelkader, fils du Sultan Abou Abdallah Mohamed El Mahdi) RAHO BENCHAHMOT restait un grand guerrier d’Abou Abdallah Ahmed El Aarej, jusqu’à sa mort dont la période et les circonstances sont signalées par Marmol dans ce passage après avoir parlé de la mort de LOPE BARRIGA « Ce qui est merveilleux, c’est que BENCHAHMOT mourut quelque temps après (la mort de LOPE BARRIGA) de la même façon, en combattant contre les Maures de Fès, et son corps ayant été porté à sa femme. » On peut situer le jour de la mort de BENCHAHMOT en se référant à la page 39 du livre Nozhet El Hâdi de Mohamed Esseghir El Oufrani (traduction française par O. HOUDAS 1889 Ed. Ernest Leroux-Paris) où l’auteur parle après un premier affrontement au mois de Juillet 1529 entre les troupes Saadiennes et les troupes Wattassides d’un deuxième affrontement qui a eu lieu le vendredi du mois de Safar de l’an 943 de l’Hégire qui correspond au 28 Juillet de l’année 1536 à Bou Oqba, un des gués de l’Oued El Abid (un affluent de la rive gauche de l’Oum Errbia).

La mort de RAHO BENCHAHMOT donna beaucoup de peine et de chagrin à sa femme YETTO qui d’après Marmol  » ne voulut plus ni boire ni manger, et mourant, fut enterrée avec lui ».

Voila l’histoire d’un brave Doukkali qui suscite des recherches approfondies.